Pour développer l’intelligence artificielle, il faut des données : beaucoup de données, issues d’une multitude d’acteurs. Mais, dans le contexte des collectivités territoriales, comment articuler l’ensemble des initiatives menées sur des territoires multiples et à tous les niveaux institutionnels ?
En créant une « compétence data » dédiée ? Surtout pas, avertit Jacques Priol, président du cabinet Civitéo et cofondateur de l’Observatoire Datapublica, dans cette tribune.
Le constat est sans appel : en 2025, neuf collectivités sur dix de plus de 3 500 habitants ont déjà lancé au moins un projet reposant sur l’exploitation des données. Il y a encore quelques années, la gestion des données relevait soit d’un engagement démocratique porté par les pionniers de la transparence et de l’open data, soit d’un levier technologique au service des smart cities et des territoires connectés. Aujourd’hui, se soucier de la disponibilité et de la qualité des données produites par l’action publique est devenu à la fois évident et largement partagé.
Cette évolution est positive. Bien que prudents, pour de légitimes raisons éthiques et juridiques, les élus et cadres territoriaux en sont convaincus : des données de meilleure qualité facilitent la décision publique et renforcent l’efficacité des politiques menées. Tous les métiers territoriaux, dans tous les territoires, sont concernés. Certes, mettre en place des règles et des bonnes pratiques pour un pilotage efficace de la donnée reste complexe. Les compétences font parfois défaut, tout comme les moyens. Mais l’enjeu est désormais présent dans tous les agendas. L’enthousiasme actuel autour de l’IA territoriale ne fera qu’accélérer le mouvement, car il n’existera pas d’IA réellement utile sans données locales.
Le problème, cependant, est que chaque territoire gère ses données selon ses propres priorités, avec des outils hétérogènes et à des échelles variables : ici la commune, là l’intercommunalité, ailleurs le département, souvent la région.
Longtemps, les initiatives des territoires pionniers ont laissé indifférente la sphère parisienne. Aujourd’hui, le foisonnement d’innovations locales heurte un jacobinisme toujours bien présent. La tentation est grande que de louables démarches nationales de standardisation débouchent, à terme, sur une forme de captation des données produites localement.
Certains répondront que les territoires n’ont qu’à mieux se coordonner. Mais l’organisation territoriale française souffre d’un autre travers bien connu : la course à la compétence. À chaque nouvel enjeu territorial émergent et politiquement porteur, surgissent les débats sur le chef de file ou la compétence exclusive. Et voilà la « data » évoquée, au détour de notes ou de déclarations, comme un possible sujet d’une future loi de décentralisation. Ce serait une grave erreur.
Pour chaque service public, la donnée est à la fois un sous-produit de l’action menée et un levier pour en améliorer l’efficacité et l’impact. Aujourd’hui, piloter une politique publique sans maîtriser les données associées devient de plus en plus illusoire. Les territoires ayant élaboré une véritable « stratégie data » en ont fait l’expérience : il ne s’agit jamais de tout transformer en données, mais de cibler et prioriser les politiques susceptibles de bénéficier le plus de cette nouvelle orchestration.
Faire de la donnée une compétence attribuée à un niveau institutionnel unique serait une absurdité, comparable au fait de confier une responsabilité politique à un élu tout en lui retirant la maîtrise du budget correspondant.
Proposez des standards, financez, accompagnez, coordonnez, mutualisez autant que nécessaire. Mais ne vous appropriez ni les données, ni la gouvernance des données produites par les autres territoires.
Lire l'article complet
Source : La gazette des communes, 14/01/2026